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Lactance: De la mort des persécuteurs de l'Eglise

I. Le Seigneur s'est enfin laissé toucher à vos prières, mon cher Donat, et à celles de nos frères qui ont à jamais signalé leur foi par une confession glorieuse. La paix est rétablie partout, l’Eglise abattue se relève, et le temple ruiné[1] par les impies va surpasser sa première magnificence. La providence divine nous a donné des princes[2] qui ont aboli les sanguinaires édite des tyrans, et qui prennent soin de la vie de ces hommes qui, ayant dissipé les ténèbres des siècles passés, font luire sur nous les lumières de la paix. Après les terribles secousses d'une violente tempête, l'air se purifie et nous jouissons de la clarté désirée. Dieu tend une main secourable aux malheureux ; il essuie les larmes des affligés; ses ennemis sont terrassés; ceux qui avaient détruit son temple sont détruits eux-mêmes; ces méchants, qui tant de fois se sont enivrés du sang des chrétiens, ont rendu leurs âmes criminelles au milieu des supplices qu'ils avaient si justement mérités; car le Tout-Puissant n'avait différé leur châtiment que pour laisser un témoignage authentique qu'il n'y a qu'un Dieu, et que par des morts terribles il sait se venger de ses impies et de ses superbes adversaires. C’est de ces morts dont je prétends parler. Par la perte des ennemis du nom de Dieu, personne n'aura lieu de douter de sa majesté et de sa puissance; c'est ce que nous ferons voir, en rapportant les châtiments sévères dont le juge céleste a usé contre les auteurs des persécutions qui ont affligé l'Église depuis sa naissance.
II. L'histoire nous apprend que sur la fin de l'empire de Tibère, le 23 de mars, sous le consulat des deux Gemini, Notre-Seigneur Jésus-Christ fut mis en croix par les Juifs; qu'après trois jours, il sortit du tombeau ; qu'il assembla ses disciples dispersés par la frayeur de son emprisonnement ; qu'il resta encore quarante jours avec eux; que pendant ce temps il ouvrit leurs yeux, et leur éclaircit plusieurs passages obscurs de l'Écriture; qu'il leur donna des lois, les forma à la prédication de l'Évangile, et régla toute la discipline du Nouveau Testament : qu'ensuite un tourbillon l'enleva, et le ravit dans les cieux. Les disciples, qui après la trahison de Judas se trouvèrent réduits à onze, s'étant associé saint Paul et saint Mathias, semèrent l'Évangile par toute la terre, comme Notre-Seigneur le leur avait commandé, et durant l'espace de vingt-cinq années, jusqu'au commencement du règne de Néron, ils jetèrent les fondements de l'Église dans toutes les provinces de l'empire romain. Néron était déjà sur le trône lorsque saint Pierre vint à Rome. Ce grand apôtre, par la vertu des miracles que Dieu lui donnait la force d'opérer, gagna plusieurs païens, et bâtit au Seigneur un temple fidèle et de durée. Néron, ayant été informé que tous les jours à Rome et dans les provinces on abandonnait en foule le culte des dieux et l'ancienne religion pour la nouvelle, ce tyran exécrable résolut de ruiner cet édifice céleste. Ce fut donc le premier qui déclara la guerre aux serviteurs du vrai Dieu. Il fit crucifier saint Pierre et tuer saint Paul; mais ce ne fut pas impunément, car le Seigneur jeta les yeux sur la désolation de son peuple. Le tyran précipité du faîte de sa grandeur, disparut tout à coup, en sorte que l'on ne put même découvrir le lieu de sa sépulture. Quelques rêveurs se sont imaginé que Dieu le conservait en vie[3] pour servir de précurseur à l'Antéchrist, et être le premier et le dernier persécuteur des fidèles selon la prophétie de la sibylle, qui assure que le fugitif meurtrier de sa mère viendra des extrémités du monde.
III. Quelque temps après, on vit s'élever un autre tyran[4] aussi cruel que Néron. Mais quoique son règne fût odieux, il ne laissa pas toutes fois d'opprimer longtemps et impunément ses sujets. Enfin, ayant eu l'audace de se prendre à Dieu même, et de suivre le conseil du démon qui l'animait contre les justes, il tomba entre les mains de ses ennemis, qui le punirent de tous ses crimes. Mais leur vengeance ne finit point à sa mort ; elle s'étendit jusqu'à sa mémoire que l'on tâcha d'anéantir. Car quoiqu'il eût fait construire plusieurs édifices merveilleux, qu'il eût rétabli le Capitole et beaucoup d'autres monuments de la magnificence romaine, le sénat jura la perte de son nom, fit briser ses statues, effacer toutes ses inscriptions, et par de sévères décrets couvrit sa mémoire d'une ignominie éternelle. Tous les actes de ce détestable empereur ayant été abolis, l'église non seulement recouvra son ancienne splendeur, mais encore elle brilla d'un nouveau lustre ; et durant le règne des excellents princes qui gouvernèrent l'empire romain, elle se répandit dans les provinces de l'Orient et de l'Occident, et il n'y eut point de pays où la véritable religion ne pénétrât, point de nation si farouche qui ne s'adoucit par la prédication de l'Évangile. Mais cette longue paix fut enfin troublée.
IV. Après plusieurs années de tranquillité, l'exécrable Décius attaqua l'Église: car qui se déclarerait contre la justice qu'un méchant homme! Et comme s'il ne fût parvenu à l'empire que pour persécuter les chrétiens, aussitôt qu'il se vit le maître, sa fureur s'alluma contre Jésus-Christ. Elle hâta aussi la perte de ce tyran ; Car étant allé contre les Carpes, qui s'étaient emparés de la Dacie et de la Mœsie, il fut enveloppé par ces barbares, qui le tuèrent avec une partie de ses troupes. Il ne jouit pas même des honneurs du tombeau, et son corps n'eut pour sépulture que le ventre des bêtes sauvages et des vautours, comme le méritait un ennemi de Dieu.
V. L'empereur Valérien fut possédé d'une semblable manie, et son règne, quoique de peu de durée, coûta beaucoup de sang aux infidèles. Mais Dieu lui fit sentir un châtiment tout nouveau, pour servir de témoignage à la postérité, qu'enfin les méchants reçoivent la peine due à leurs crimes. Ce prince fut pris par les Perses, et non seulement il perdit l'empire, dont il avait insolemment abusé, mais encore la liberté qu'il avait ôtée aux sujets de l'empire. Il passa même le reste de sa vie dans une honteuse servitude. Car toutes les fois que Sapor, roi de Perse, voulait monter à cheval ou dans son chariot, il commandait à ce misérable de se courber et mettait le pied sur son dos. Il lui reprochait avec une raillerie amère que son esclavage était une vérité, au lieu que les triomphes que l'on faisait peindre à Rome n'étaient que des fables. Ce prince captif vécut encore quelque temps, afin que le nom romain fût plus longtemps le jouet de ces barbares. Le comble de ses maux fut d'avoir un fils empereur, et de n'avoir point de vengeur; car personne ne se mit en devoir de le délivrer. Au reste, après qu'il eut perdu la vie au milieu de tant d'indignités, ces barbares lui ôtèrent la peau, qu'ils peignirent de rouge, et la suspendirent dans un temple comme un monument de leur victoire, et pour enseigner aux Romains à ne pas prendre trop de confiance en leurs forces. Dieu s'étant vengé si sévèrement de ses sacrilèges ennemis, n'est-ce pas une chose étonnante que quelqu'un ait eu encore l'audace d'insulter à la majesté de ce maître de l'univers?
VI. Aurélien, qui naturellement était un prince emporté, ne tira aucun fruit de la captivité de Valérien; mais mettant en oubli et le crime et le châtiment de cet empereur, il provoqua la colère du Tout-Puissant par des cruautés toutes nouvelles. Toutefois il n'eut pas le temps d'exécuter ses projets funestes, la mort le surprit dans les premiers accès de sa fureur. Ses sanguinaires édits n'étaient point encore parvenus aux provinces les plus éloignées que le corps d'Aurélien était étendu sur la poussière. Ses amis, ayant commencé à le redouter, le tuèrent auprès de Cœnofrurium, bourg de la Thrace. Les grands exemples devaient servir de leçon aux empereurs qui suivirent; mais bien loin d'en être touchés, ils s'en élevèrent contre Dieu avec plus d'audace.
VII. Dioclétien, mauvais prince et auteur de tous nos maux, après avoir désolé l'empire, étendit ses mains impies sur les serviteurs de l'Éternel. L'avarice et la timidité de cet empereur faillirent à ruiner l'État. Il associa trois princes à l'empire, qu'il divisa en quatre parties. Il multiplia les armées, et chaque empereur mit sur pied plus de troupes qu'il n'y en avait lorsque tout n'obéissait qu'à un seul maître. En ce temps-là on prenait plus qu'on ne donnait ; les impositions étaient si excessives que les laboureurs furent contraints de déserter, et les campagnes se changèrent en forêts. Pour jeter la terreur partout, les provinces ayant été divisées en parties, chaque canton, presque chaque ville, gémissait sous son gouverneur ou son intendant. On ne voyait partout que des officiers du fisc, qui saisissaient des biens abandonnés. Parmi toutes ces rapines, peu d'affaires civiles ; ce n'était que condamnations et proscriptions. Au reste, les continuelles impositions sur toutes sortes de marchandises se levaient avec des rigueurs insupportables. Pour ce qui est de la subsistance des soldats, les peuples la fournissaient avec moins de murmures. L'insatiable avarice de Dioclétien ne pouvait consentir à la diminution de ses trésors, mais de tous côtés il amassait des deniers pour n'être pas obligé de toucher à son épargne. Ses injustices ayant causé une extrême cherté, il mit un prix aux denrées; mais la modicité du prix fixé donna occasion à beaucoup de meurtres, de sorte que l'on n'osait plus rien exposer en vente, ce qui redoubla encore la cherté. Ainsi l'impossibilité de l'exécution abolit enfin l'ordonnance, après toutefois qu'elle eut coûté la vie à plusieurs personnes. A tant de vices, Dioclétien joignait encore la folie des bâtiments. Il obligeait rigoureusement les provinces à fournir entrepreneurs, maçons, charrois, et tout ce qui est nécessaire pour bâtir. Il fit construire un palais pour sa personne, un cirque, un hôtel des monnaies, un arsenal, un palais pour sa femme, un autre pour sa fille. Tous ces édifices occupèrent la plus grande partie de Nicomédie; de sorte que l'on voyait des troupes de bourgeois sortir avec leurs femmes et leurs enfants comme si la villa eût été prise par l'ennemi. Et quand tous ces édifices, qui avaient causé la ruine des provinces, étaient achevés, s'ils n'étaient pas à son gré, il les faisait abattre, et en commandait d'autres, au hasard d'être encore démolis: ainsi sa manie n'avait point de bornes. Quelle extravagance aussi de vouloir égaler Nicomédie à la magnificence de Rome? Je ne parle point de ceux à qui leurs richesses furent fatales. Cette violence est presque passée en coutume, et l'usage l'autorise ; mais Dioclétien avait cela de particulier, qu'aussitôt qu'il voyait une maison magnifique, c'était une sentence de mort contre le propriétaire, comme s'il n'eût pu ravir le bien d'autrui sans perdre le possesseur.
VIII. Maximien surnommé Hercule, son associé à l'empire, quel rapport n'avait-il pas avec lui? A moins que d'avoir les mêmes inclinations, les mêmes pensées, les mêmes désirs, auraient-ils vécu dans une si parfaite intelligence? La seule différence que l'on remarquait entre eux, c'est que l'un était plus avare, l'autre plus hardi, non pas aux bonnes actions, mais aux mauvaises. Car comme Maximien avait établi le siège de son empire en Italie, et qu'il était maître de l'Afrique et de l'Espagne, provinces très opulentes, il était plus libéral que son collègue, parce que l'argent ne lui manquait pas. De sorte que quand son épargne était épuisée, pour la remplir on accusait quelques riches sénateurs d'avoir eu des desseins sur l'empire. C'est ainsi que le fisc regorgeait tous les jours d'injustes et sanglantes dépouilles. Quant à l'incontinence de cet homme cruel, elle allait jusqu'à n'avoir plus aucun respect pour les femmes et les filles de qualité ; on les arrachait d'entre les bras de leurs parents pour les faire servir à ses infâmes débauches. Il faisait consister son bonheur et la grandeur de sa fortune à ne rien refuser à ses désirs. Je ne parle point de Constance, bien différent de ces mauvais empereurs, et digne de commander seul à tout l'univers.
IX. Pour ce qui est de Galérius, gendre de Dioclétien, non seulement il surpassa en méchancetés et Maximien et son beau-père, mais les plus détestables princes qui furent jamais. On remarquait en lui une férocité bestiale inconnue parmi les Romains. Et certes, il ne faut pas s'en étonner, puisqu'il était fils d'une femme née au-delà du Danube, laquelle s'était sauvée dans la nouvelle Dacie lorsque les Carpes avaient fait une irruption dans son pays. La figure de ce prince répondait à ses mœurs. Il était d'une taille de géant et d'une grosseur énorme. Enfin, sa vue, sa voix, ses actions étaient formidables. Son beau-père en avait une frayeur extrême. On en apporte cette raison : Narséus, roi de Perse, excité par l'exemple de Sapor, son aïeul, avait mis de grandes troupes sur pied pour envahir l'Orient. Dioclétien, timide dans les surprises, et effrayé par le malheur de Valérien, n'osa faire tête à un si redoutable ennemi. Il lui opposa Galérius qu'il fit passer dans l'Arménie, et se résolut d'attendre en Orient l'événement de la guerre. Galérius dressa des embûches à ces barbares; et comme ils marchent en grand nombre et sans ordre, il les surprit embarrassés de leur multitude et de leurs bagages, et en vint à bout facilement. Narséus s'enfuit. Galérius revint chargé des dépouilles des ennemis, qui lui donnèrent beaucoup d'orgueil, et à Dioclétien beaucoup de crainte. Cet heureux succès enfla tellement le cœur du vainqueur qu'il commença à dédaigner le nom de césar.[5] Car quand il recevait des lettres avec cette suscription : « Eh quoi, disait-il d'un ton de voix épouvantable, toujours César! » Il se porta même jusqu'à cette insolence de vouloir passer pour un fils de Mars, aussi bien que Romulus, s'arrogeant une origine céleste aux dépens de sa mère Romula. Mais pour ne pas confondre les temps, je me tais présentement de ce prince. Car après qu'il eut pris le nom d'empereur et dépouillé son beau-père de toute autorité, il lâcha la bride à sa fureur qui n'eut plus de retenue. Dioclès (c'était le nom que portait Dioclétien quand il n'était qu'une personne privée) se servit de tels conseils, de tels ministres pour ruiner l'État. Bien qu'il n'y eût point de châtiment dont ses forfaits ne fussent dignes, son règne fut pourtant heureux tant qu'il ne trempa point ses mains dans le sang des fidèles. Voici la source de la persécution qu'il excita contre les chrétiens.
X. Dioclétien étant en Orient, comme sa timidité naturelle lui donnait de la curiosité pour les choses futures, il faisait sans cesse des sacrifices, et allait chercher l'avenir dans les entrailles des victimes. Quelques-uns de ses officiers qui étaient chrétiens, et qui assistaient à ces cérémonies profanes, marquèrent leurs fronts du signe adorable de la croix; ce qui mit les démons en fuite et troubla la cérémonie. Les sacrificateurs étonnés s'écrièrent qu'ils ne trouvaient point les marques accoutumées dans les entrailles des bêtes. Ils avaient beau immoler, les dieux ne se rendaient point propices à leurs offrandes. Enfin, Tagis, un des augures, soit par soupçon ou autrement, dit que le ciel était sourd à leurs prières, parce que la présence de quelques personnes profanes souillait la pureté des sacrifices. Dioclétien en fureur commanda non seulement à tous les assistants, mais encore à tous ceux qui se trouvèrent dans son palais, de sacrifier, et condamna au fouet ceux qui en renient refus. Il écrivit même aux généraux de ses armées, et leur enjoignit de forcer les soldats à ces abominations, avec ordre de casser les désobéissants. Sa colère n'alla pas plus loin, et jusque-là le culte du vrai Dieu ne reçut point d'atteinte. Ensuite il vint passer l'hiver en Bithynie. Galérius s'y rendit pareillement pour rallumer le courroux de ce vieillard contre les chrétiens. On allègue cette raison de la haine que Galérius leur portait.
XI. La mère de ce prince, femme fort superstitieuse, avait une dévotion particulière pour les dieux des montagnes. Il se passait peu de jours qu'elle ne sacrifiât à ces divinités fabuleuses. Ensuite elle donnait des festins à ses domestiques. Les chrétiens évitaient sa table et passaient en prières et en jeûnes le temps que leur maîtresse employait à la bonne chère. Cette conduite l’irrita contre les chrétiens, et ses plaintes continuelles amenèrent son fils, touché de la même superstition, à la perte de ces hommes innocents. Galérius et Dioclétien tinrent durant tout l'hiver des conférences secrètes sur l'exécution de ce dessein. Comme personne n'y était admis, on croyait qu'il s'agissait du salut entier de l'État. Dioclétien résista longtemps au conseil pernicieux qu'on lui donnait; il ne trouvait pas à propos de répandre tant de sang humain, et de troubler la paix de l'empire. Il disait que les chrétiens ne marchaient que trop volontiers à la mort, qu'il suffisait que les officiers de sa maison et les soldats conservassent l'ancienne religion. Toutes ces raisons ne pouvant fléchir l'opiniâtreté de Galérius, ils résolurent de prendre le sentiment de leurs amis sur cette difficulté ; car Dioclétien avait cette coutume de faire le bien tout seul pour s'en attirer le mérite, et le mal avec conseil pour se décharger de la haine. Ils consultèrent donc quelques gens de robe et d'épée. Ceux de la plus grande dignité parlèrent les premiers. Quelques-uns, poussés d'une animosité particulière contre les chrétiens, dirent qu'il fallait exterminer ces ennemis des dieux et de la religion dominante. Les autres, ayant découvert le sentiment du prince, ne manquèrent pas de s'y ranger, ou par crainte ou par flatterie. Tout cela ne put encore obliger Dioclétien de consentir à la ruine des fidèles. Il fallut consulter les dieux, et envoyer à l’oracle d'Apollon Milésien. Il répondit comme un ennemi véritable du culte divin. Ainsi l'empereur fut contraint de céder. Et comme il ne pouvait résister à ses amis, à César et à Apollon, il commanda au moins que les choses se passassent sans effusion de sang; car Galérius voulait que l’on brûlât tout vifs ceux qui refuseraient de sacrifier aux idoles.
XII. On choisit donc un jour propre et de bon augure. Ce fut la fête des Terminales, 23 janvier, comme si ce jour eût dû servir de terme à la religion chrétienne. C’est ce jour fatal qui fut si funeste aux empereurs et à toutes les nations. Enfin, sous le huitième consulat de Dioclétien et le septième de Maximien-Hercule, au point du jour de la fête des Terminales, les officiers, les soldats des gardes et les officiers du fisc entrèrent dans l'église, et après en avoir rompu les portes, aussitôt on cherche l'idole du Dieu,[6] on brûle les saintes Écritures, tout est au pillage; les uns ravissent tout, les autres se pâment de crainte, les autres fuient. Les empereurs considéraient tout ce désordre, car comme l'église de Nicomédie est bâtie sur une éminence, on peut la voir du palais; ils disputaient entre eux s'ils feraient mettre le feu à cet édifice sacré. Mais l'opinion de Dioclétien prévalut, et il eut peur que l'embrasement ne se communiquât à plusieurs grandes maisons qui étaient voisines de cette église, et qu'ainsi une grande partie de la ville ne fût brûlée. Les prétoriens accouraient donc avec des haches et d'autres instruments, et quoique ce temple soit fort haut, en peu d'heures toutefois on le rasa jusqu’aux fondements.
XIII. Le lendemain on publia un édit par lequel on déclarait infâmes tous ceux qui faisaient profession de la religion chrétienne, et on ordonna que de quelque qualité on condition qu'ils fussent on les exposerait à la torture, et qu’il serait permis à toutes sortes de personnes de les accuser. On défendait aux juges de recevoir leurs plaintes, ni pour injure, ni pour vol, ni pour adultère ; enfin on ôtait aux chrétiens jusqu'à la liberté et à l'usage de la voix. Un particulier avec plus de courage que de prudence, eut la hardiesse d'arracher cet édit et de le mettre en pièces, en se moquant des surnoms de Gothiques et de Sarmatiques que les empereurs s'arrogeaient. On le prit, et non seulement on l'appliqua à la question, mais on le mit sur le gril, puis on le brûla; ce qu'il souffrit avec une constance admirable.
XIV. Galérius-Maximien-César ne se contenta pas de la rigueur de cet édit, il dressa une autre embûche à Dioclétien. Il fit mettre secrètement le feu au palais, afin que cette audace obligeât l'empereur à jurer la ruine des chrétiens. Une partie de ce superbe édifice fut brûlée; les chrétiens en furent accusés, de sorte qu'on ne les regardait plus que comme des pestes publiques. On disait qu'ils avaient fait un complot avec les eunuques des princes pour les faire mourir, et que peu s'en était fallu qu'ils n'eussent brûlé tout vifs les deux empereurs dans leur propre palais. Dioclétien, qui voulait passer pour un prince habile, ne se douta pourtant point de cet artifice; mais emporté par la colère, il condamna tous ses domestiques à la mort. De sa chaise il voyait brûler tous ces innocents; tous les juges, tous ceux qui avaient puissance de vie et de mort, imitaient cette cruauté, et s'efforçaient même à l'envi de la surpasser. Mais on ne découvrait rien, parce qu'on épargnait la maison de Galérius. Il se trouvait présent à tout, et animait la fureur de ce vieillard inconsidéré. Quinze jours après, il machina un second embrasement; mais on le prévint, sans toutefois en pouvoir découvrir l'auteur. César, quoiqu'au milieu de l'hiver, précipita son départ, disant qu'il fuyait de crainte d'être brûlé.
XV. La colère de cet empereur ne s'étendit pas seulement sur ses domestiques, mais sur toutes sortes de personnes. Il contraignit sa fille Valéria et Prisca sa femme à sacrifier. On traînait au supplice les plus puissants eunuques, dont les conseils lui avaient été si utiles ; on arrêtait les prêtres et les ministres de l'autel, et sans preuve ni confession on les faisait passer par les mains des bourreaux. Les personnes de tout sexe et de tout âge étaient exposées aux flammes; a cause de leur grand nombre, on ne les brûlait plus séparément, mais en foule; on en jetait d'autres dans la mer une pierre au cou. La persécution n'épargnait personne; tous les magistrats étaient dans les temples, et forçaient le peuple à offrir des sacrifices aux fausses divinités. Les prisons étaient pleines de malheureux; on inventait tous les jours de nouveaux supplices pour les tourmenter ; et de peur que, sans y penser, on ne leur rendit justice, on dressa des autels dans les greffes et devant les tribunaux des juges, où les clients venaient sacrifier avant qu'on plaidât leurs causes. Ainsi on se présentait devant les juges comme devant les dieux. On avait averti Maximien et Constance de traiter les chrétiens avec la même cruauté, quoiqu'on n'eût pas pris l'avis de ces deux princes sur une affaire de cette importance. Le vieux Maximien, naturellement cruel, ne fit que trop volontiers exécuter cet ordre par toute l'Italie. Pour Constance, de peur qu'on ne crût qu'il n'approuvât pas la résolution des empereurs, il permit que l’on achevât la destruction de quelques églises qui pouvaient se rétablir avec le temps; mais il ne souffrit pas que l'on touchât au véritable temple de Dieu, qui est dans les hommes.
XVI. La persécution désolait toutes les provinces de l'empire, et hormis les Gaules, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, tout gémissait sous la fureur de ces trois barbares. Quand j'aurais cent langues et cent bouches et une voix de fer, je ne pourrais pas raconter les divers tourments dont les fidèles furent affligés. Mais qu'est-il besoin de les rapporter, à vous principalement, mon cher Donat, qui avez senti plus que personne les secousses de cette terrible tempête; car étant tombé entre les mains de ce fameux meurtrier, le préfet Flaccinus, et ensuite celles du président Hiéroclès, auteur et conseiller de tant de meurtres, et enfin de son successeur Priscillianus, vous leur avez montré à tous une fermeté invincible. Neuf fois ils ont exercé sur vous la rigueur de leurs tourments et neuf fois, par une confession généreuse, vous avez triomphé de vos ennemis. Vous avez livré neuf combats contre le démon et ses ministres, et toujours avec avantage vous avez vaincu neuf fois et le siècle et ses terreurs. Quel agréable spectacle aux yeux de Dieu de voir attachés, à votre char, non pas des chevaux blancs ou des éléphants monstrueux, mais ceux mêmes qui s'appellent les dompteurs de l'univers. C’est un triomphe véritable que de vaincre les vainqueurs des nations. Or on ne peut pas douter de votre victoire, puisqu'en méprisant leurs ordonnances impies, vous avez mis en déroute tous les vains appareils d'une puissance tyrannique. Les fouets, les griffes de fer, le feu, les tourments n'ont pas eu la force d'ébranler votre constance, nulle violence n'a pu donner atteinte à votre foi ni à votre piété. Voilà ce qui vous a mérité le nom de disciple du Dieu vivant, de soldat de Jésus-Christ, de héros victorieux des périls, préparé contre les embûches, invincible à la douleur, infatigable à la peine. Aussi, après tant de glorieuses victoires, le démon, voyant sa défaite toute certaine, n'osa plus entrer en lice avec vous ; et comme il reconnut que la couronne vous était destinée, il s'abstint de vous défier pour ne pas contribuer lui-même à votre gloire. Mais, quoique vous n'en jouissiez pas encore, Dieu vous réserve dans l'éternité la récompense de votre vertu et de vos mérites. Revenons à notre histoire.
XVII. Après tant de sanglantes exécutions, le bonheur s'éloigna de Dioclétien. Il se rendit à Rome pour la fête des Vicennales[7] qu'on y devait célébrer le vingtième de novembre. Tous ces divertissements étant finis vers la fin de décembre, le consulat lui ayant été déféré pour la neuvième fois, son impatience et son chagrin l'emportèrent hors de la ville, on y parlait trop librement de sa conduite. Il ne put se résoudre à attendre encore treize jours dans Rome le commencement de sa nouvelle charge ; il alla la commencer à Ravenne; mais comme il fit ce voyage en hiver, il fut tellement incommodé du froid et des pluies, qu'il en tomba dans une indisposition qui lui dura toute sa vie. On le porta pourtant presque toujours dans une litière. A la fin de l’été, il se rendit à Nicomédie, son incommodité étant beaucoup augmentée; nais quoique son mal le pressât, il ne laissa pas toutefois, un an après la fête des Vicennales, de dédier le cirque qu'il avait fait bâtir. Enfin il s'affaiblit à tel point que l'on fit des prières publiques pour sa santé. Mais le treizième de décembre on ne voyait dans son palais que tristesse et que larmes; tout y était plein de frayeur et de silence. Le bruit de sa mort s'était déjà répandu par toute la ville. Le lendemain ce faux bruit se dissipa, et l'on revit l'allégresse sur le visage de ses officiers et de ses ministres. Quelques-uns pourtant soupçonnaient que l'on celait sa mort jusqu'à l'arrivée de Galérius César, de peur que les soldats n'entreprissent quelque nouveauté. L'empereur ne put dissiper ce soupçon que par sa présence. Le premier jour de mars il se fit voir en public, mais à peine reconnaissable, tant il était défiguré par une maladie d'une année entière. Il est vrai que le treizième de décembre il recouvra la vie ; mais ce ne fut qu'à moitié, car quelquefois il perdait l'usage de la raison, quelquefois aussi il avait de bons intervalles.
XVIII. Quelques jours après, Galérius arriva, non pas pour congratuler son beau-père du retour de sa santé, mais pour le déterminer à quitter l'empire. Peu auparavant il avait eu un différend sur ce sujet avec le vieux Maximien, et l'avait même menacé d'une guerre civile. Il tenta aussi l'esprit de Dioclétien, premièrement par la douceur ; il lui représenta son âge ; que ses forces ne lui permettaient plus de prendre soin de l'État ; qu'après tant de travaux, il était juste qu'il songeât à se reposer. Il lui allégua l'exemple de Nerva qui se déchargea de l'empire sur Trajan. A cela, Dioclétien répondit : qu'après tant d'années de gloire, il lui serait honteux de vieillir dans l'obscurité; qu'il n'y trouvait pas même de sûreté, à cause du grand nombre d'ennemis qu'il s'était faits, pendant un si long règne. Que pour Nerva, qui n'avait régné qu'une année, il avait eu raison de se dépouiller de l'empire, et de retourner à la vie privée, son âge et le peu d'expérience qu'il avait des affaires lui ayant fait redouter une charge si pesante. Mais que si Galérius affectait le titre d'Auguste,[8] il consentait à le lui donner aussi bien qu'à Constance César. Galérius, qui aspirait à la domination de l'univers et qui voyait que la qualité d'Auguste ne lui apporterait qu'un vain titre, lui dit qu'il fallait, comme il l'avait sagement ordonné, que l'empire fût à l'avenir gouverné par deux empereurs, qui choisiraient deux Césars[9] pour les seconder ;que l'intelligence pouvait bien subsister entre deux princes d'une égale autorité, mais que de voir quatre souverains d'accord, c'était une chose inouïe; que s'il faisait difficulté de renoncer à l'empire pour lui, qu'il songerait à ses propres affaires, et qu'il était las de n'occuper que le dernier lieu; que depuis quinze ans on l'avait relégué en Illyrie ou sur les bords du Danube, parmi les barbares, tandis que les autres régnaient agréablement sur de grandes et paisibles provinces. Dioclétien, informé par les lettres de son collègue des desseins de Galérius, et averti qu'il grossissait son armée, lui répondit : que puisqu'il le souhaitait ainsi, la chose se ferait, mais que d'un commun consentement il fallait élire des Césars. A quoi Galérius repartit qu'il n'était pas nécessaire d'attendre les avis du vieux Maximien et de Constance, puisqu'il fallait qu'ils en passassent par ce qu'ils en auraient ordonné. A quoi Dioclétien s'accorda encore, disant qu'en effet ni son collègue ni Constance ne pourraient désapprouver que l'on donnât à leurs enfants la qualité de Césars. Le vieux Maximien avait un fils nommé Maxence, gendre de Galérius ; mais il était si mal né et d'un tel orgueil, qu'il dédaignait d'honorer ni son père ni son beau-père. Aussi était-il haï de tous les deux. Constance avait un fils nommé Constantin, jeune prince de grande espérance et bien digne de sa haute fortune, bien fait, vaillant, modeste et extrêmement civil. Aussi était-il singulièrement aimé des soldats et désiré de tout le monde. Il se trouvait alors à la cour de Dioclétien qui l'avait créé tribun du premier ordre.
Dioclétien, prenant donc l'avis de Galérius pour l'élection des Césars, Galérius lui remontra que Maxence n'était pas digne de cet honneur, car puisque n'étant encore qu'un homme privé, il avait eu l'audace de le mépriser; que ne ferait-il pas quand il serait parvenu à l'empire? Pour Constantin, comme il avait gagné les cœurs, et que l’on était persuadé qu'un jour il surpasserait son père en bonté et en démence, qu'un César de ce mérite le tiendrait en contrainte; qu'ainsi il en fallait choisir qui dépendissent de lui, qui le craignissent, et qui n'entreprissent rien sans son ordre, qu'il avait jeté les yeux sur Sévère. Et comme Dioclétien lui répartit que cet homme n'était qu'un danseur, un débauché, un ivrogne, qui faisait de la nuit le jour et du jour la nuit, Galérius répliqua qu'il avait éprouvé sa fidélité dans les armées, et qu'il l'avait déjà envoyé au vieux Maximien pour en recevoir l'honneur de la pourpre. Dioclétien ayant donné les mains à ce projet, s'informa ensuite de qui il avait fait choix pour être le second César. Galérius, montrant un jeune homme demi-barbare nommé Daïa, lui dit que c'était celui à qui il destinait cet honneur; qu'il lui avait déjà donné son nom, et le faisait appeler Maximin. Cet homme était inconnu au vieil empereur; mais Galérius assura qu'il était son parent. Dioclétien repartit en gémissant qu'on lui présentait des personnes incapables; qu'il les approuvait pourtant, mais que ce choix le regardait moins que Galérius, qui allait se charger de la conduite de l'État; que pour lui, durant son règne, il avait veillé avec soin à la gloire et au salut de l'empire, et que ce ne serait pas sa faute si, à l'avenir, ce même empire perdait quelque chose de sa splendeur.
XIX. Tout étant arrêté, le premier de mai on en vint à l'exécution. Chacun jetait les yeux sur Constantin, car personne ne doutait de son élévation. Tous les soldats, tous les officiers que l'on avait invités à cette grande action, ne regardaient que Constantin ; leurs désirs, leurs vœux n'étaient que pour lui. Environ à une lieue de Nicomédie, il y a une éminence, au haut de laquelle Galérius avait été honoré de la pourpre ; et pour rendre ce lieu plus célèbre on y avait élevé une colonne avec la statue de Jupiter. Ce lieu servit de rendez-vous; on y assembla l'armée. Dioclétien parla aux soldats les larmes aux yeux, leur allégua ses incommodités, leur demanda du repos après ses fatigues, dit qu'il confiait l'empire à des mains plus robustes que les siennes, et qu'il avait choisi de nouveaux Césars. Chacun attendait sa résolution avec impatience, quand tout à coup il nomme Sévère et Maximin Césars. Chacun demeure interdit. Constantin était debout un peu plus haut. On se demandait si l'on n'avait pas changé son nom, lorsque Galérius, en présence de toute l'assemblée, repousse Constantin, prend Daïa, et lui ayant ôté l'habit d'homme privé, le produit en public. On s'étonne, on demande qui il est. Personne, toutes fois, ne réclame contre ce choix, cette action, à laquelle on ne s'attendait pas, ayant surpris tous les assistants. Dioclétien revêt Daïa de la pourpre dont il se dépouille, et redevient Dioclès comme auparavant. Aussitôt on descend de la montagne. Le vieux prince sort ensuite de Nicomédie dans son chariot, et retourne dans sa patrie. Daïa, enlevé à ses bois et à ses troupeaux, autrefois simple soldat, puis garde du corps, ensuite maître de camp, et enfin César, voit ainsi tout l'Orient soumis à son empire ou plutôt à sa tyrannie, car que pouvait-on attendre d'un bouvier, qui n'avait connaissance ni de l’État, ni de la guerre, et qui tout à coup se trouvait à la tête des armées.
XX. Après l'abdication de Dioclétien et du vieux Maximien, Galérius se crut maître de l'univers; car bien que Constance dût être considéré comme tenant le premier rang, il n'en faisait point de cas, à cause de sa douceur et de son peu de santé. Il espérait qu'il mourrait bientôt, ou qu'au pis aller il serait facile de lui ôter l'empire: car comment se maintenir contre trois adversaires si puissants? Au reste, il y avait un ancien commerce d'amitié entre Licinius et Galérius. Ce prince prenait les avis de Licinius en toutes choses; il ne le choisit pourtant pas pour être César, afin de n'être pas obligé de l'appeler son fils; il lui réservait le nom de frère et d’Auguste après qu'il l'aurait mis en la place de Constance. C'était bien alors qu'il se promettait la domination de l'univers, et après l'avoir gouverné à sa fantaisie, de solenniser les Vicennales, de créer César son fils qui n'avait alors que neuf ans, et ensuite de quitter la pourpre à l'exemple de Dioclétien. Ainsi l'empire étant entre les mains de Licinius et de Sévère, Maximien et Candidianus[10] étant honorés du titre de Césars, il se croyait environné d'une forteresse inexpugnable, et espérait passer sûrement et tranquillement sa vieillesse: voilà ses desseins. Mais Dieu qu'il avait irrité renversa tous ses projets.
XXI. Galérius ou le jeune Maximien (c’est le même), étant parvenu à la puissance souveraine, ne songea plus qu'à en abuser. Après la victoire qu'il remporta sur les Perses, il voulut introduire dans les provinces romaines la coutume de ces peuples qui renoncent à la liberté, et que leurs rois traitent comme des esclaves. Galérius avait l'impudence de louer cette coutume. Il ne pouvait toutefois rétablir par un édit; mais on voyait bien que son dessein était de réduire tous les Romains en servitude. Il dégradait les magistrats; il faisait appliquer à la question non seulement les décurions, mais les plus illustres citoyens des villes. Pour des affaires civiles et de peu d'importance, il y avait des croix préparées, ou des chaînes pour le moins. On traînait des femmes de qualité dans le gynécée.[11] Il y avait quatre pieux fichés en terre pour ceux que l’on frappait de verges, quoiqu'on n'y attachât pas même les esclaves. Rapporterai-je ses divertissements et ses jeux? Il nourrissait des ours d'une grandeur et d'une férocité pareille à la sienne, et quand il voulait passer le temps, il ordonnait qu'on en apportât quelqu'un, lequel il désignait par le nom qu'il lui avait donné. Il leur donnait des hommes, non pas à dévorer, mais à engloutir; et quand il voyait déchirer ces misérables, il riait agréablement. Sa table était toujours abreuvée de sang humain. Le feu était le supplice des chrétiens qui n'étaient pas constitués en dignité; il avait même ordonné qu'on ne brûlerait les condamnés que lentement. Quand ils étaient attachés au poteau, on allumait un peu de feu, dont on leur brûlait la plante des pieds; on appliquait ensuite des flambeaux ardents à tous leurs membres, afin qu'il n'y eût pas une partie de leur corps qui n'eût son supplice. Durant ces tourments, on leur jetait de l'eau sur le visage, on leur en faisait même boire, de peur qu'une soif ardente ne hâtât leur mort, que l'on ne retardait toutefois par cet artifice que de bien peu de moments. Cependant, après que le feu avait consumé toute leur chair, il pénétrait jusqu'au fond des entrailles; alors on allumait un grand brasier où on les jetait ; ensuite on mettait leurs os en poudre, et on les jetait ou dans la mer ou dans la rivière.
XXII. Au reste, il se servait contre tous ses sujets de la science qu'il avait apprise dans les supplices des chrétiens : il rejetait toutes les peines légères, comme l'exil, la prison, les mines; à son gré tout était digne du feu, de la croix, des bêles sauvages. Il châtiait ses officiers et ses domestiques avec la lance. Ne couper que la tête passait pour une grâce, et il fallait avoir rendu quelque service considérable à l'État pour obtenir une mort si douce. Ce que je m'en vais dire n'est rien en comparaison : plus d'éloquence, plus d'avocats, tous les jurisconsultes relégués ou morts ; les lettres étaient mises au nombre des arts dangereux ; ceux qui en faisaient profession on les traitait d'ennemis et de perturbateurs du repos public. Les juges ne reconnaissaient plus d'autres lois qu'une licence effrénée de tout oser et de tout faire ; on envoyait dans les provinces des juges ignorants et sans lettres, à qui même on ne donnait point d'assesseurs.
XXIII. Mais le cens[12] que l'on exigea des villes et des provinces causa une désolation générale. Les commis étaient répandus partout, furetaient partout ; c'était l'image de la guerre et de la captivité. On mesurait les terres, on comptait les vignes et les arbres, on tenait registre des bêtes de toutes sortes d'espèces. Dans les villes, ou ne faisait point de distinction des bourgeois et des paysans; chacun accourait avec ses enfuis et ses esclaves.[13] On n'entendait que les coups de fouet résonner. On forçait par la violence des supplices les enfants à déposer contre leurs pères, les esclaves contre leurs maîtres, les femmes contre leurs maris; et lorsque les autres preuves manquaient, on donnait là question aux maris, aux pères, aux maîtres, pour les faire déposer contre eux-mêmes ; et quand la douleur avait arraché quelque aveu de leurs bouches, il passait pour véritable. Ni l'âge ni la maladie ne servaient d'excuse; on apportait les malades et les languissants; on fixait l'âge, on donnait des années aux enfants, on en ôtait aux vieillards, tout était rempli de gémissements et de larmes. Le joug que par le droit de la guerre les anciens Romains imposaient aux peuples vaincus, Galérius l'imposa sur les Romains mêmes; peut-être à cause que Trajan avait puni par l'imposition du cens les fréquentes rébellions des Daces, dont Galérius était descendu. On payait encore une certaine taille par tête, et la liberté de respirer s'achetait à prix d'argent. Mais on ne se fiait pas toujours aux mêmes commissaires; on en envoyait de nouveaux pour faire de nouvelles découvertes; mais qu'ils en eussent fait ou non, ils doublaient toujours les taxes, pour montrer que l'on avait eu raison de les employer. Cependant les bêtes périssaient, les hommes mouraient; mais le fisc n'y perdait rien, on exigeait leurs taxes après leur mort. Ainsi l'on ne pouvait ni vivre ni mourir gratuitement. Les seuls mendiants, par le malheur de leur condition, étaient à couvert de ces violences. Mais ce scélérat voulut les rendre à l'égalité de persécution, et trouva un moyen de remédier à leur misère : il les faisait embarquer, et quand ils étaient en pleine mer, on les y jetait par son ordre. Voilà l'expédient que ce bon prince trouva pour bannir la pauvreté de son empire; afin que, sous prétexte de pauvreté, personne ne s'exemptât du cens, il fit périr une infinité de misérables.
XXIV. Mais le temps de la justice divine approchait, et la prospérité de Galérius était près de son terme. Tandis que ces cruautés l'occupaient, il ne songeait pas à la ruine de Constance dont il attendait la mort ; mais il ne la croyait pas si proche. Ce prince étant tombé dangereusement malade, redemanda son fils Constantin pour se consoler par sa vue. Ce n'était pas la première fois qu'il avait fait cette prière ; Galérius n'appréhendait rien tant que le départ de Constantin. Il lui avait souvent dressé des embûches, parce qu'il n'osait l'attaquer ouvertement, par crainte de s'attirer une guerre civile, et surtout la haine des soldats qu'il redoutait au dernier point. Sous prétexte de divertissement et d'exercice, il avait exposé Constantin à un lion, dont il avait triomphé. En vain Galérius attenta sur la vie de ce prince, Dieu l'avait pris sous sa garde, et le sauva toujours des mains de ses ennemis. Après donc avoir fait diverses entreprises inutiles contre Constantin, enfin Galérius lui donna son congé et le signa de sa main, le soleil étant prêt à se coucher; il lui permit donc de partir le lendemain au matin après avoir reçu ses ordres. Il avait dessein, ou de le retenir sous quelque prétexte, ou de dépêcher un courrier à Sévère, avec ordre de le retenir quand il passerait en Italie. Constantin se défiant de ce dessein, après avoir soupé monte à cheval et se sauve. Dans toutes les postes où il passait, il faisait couper les jarrets des chevaux, pour empêcher qu'on ne le suivît. Le lendemain Galérius fit semblant de s'éveiller beaucoup plus tard que de coutume, et commanda que l’on appelât Constantin. On lui dit qu'il était parti la veille après le souper : le voilà en furie; il ordonne que l'on coure après lui. On lui rapporte que tous les chevaux de poste sont estropiés. A peine peut-il retenir ses larmes. Cependant Constantin faisait une incroyable diligence, et se rendit auprès de son père comme il était à l'extrémité. Ce prince mourant recommanda son fils aux soldats, lui remit l'empire entre les mains, et expira doucement, comme il l'avait souhaité. Aussitôt que Constantin fut parvenu à la dignité d'empereur, son premier soin fut de rétablir les chrétiens dans la liberté de leur religion.
XXV. Peu de jours après, il envoya à Galérius son image couronnée de laurier. Galérius douta s'il devait la recevoir; et sans ses ministres qui le retinrent, il eût fait brûler et l'image et celui qui la lui avait apportée. Mais ils lui représentèrent que, comme l'on avait créé des Césars inconnus et désagréables aux soldats, assurément ils se rangeraient du parti de Constantin aussitôt qu’il prendrait les armes. Il déféra donc à leur avis, mais à regret, et reçut l'image. Ensuite, il envoya la pourpre à Constantin pour faire voir que de son bon gré il l'associait à l'empire. Cependant ce fâcheux événement rompit ses mesures. Il ne pouvait nommer un troisième César, contre la disposition de Dioclétien. Mais il s'avisa de cette subtilité : il accorda le nom d'Auguste à Sévère qui était le plus âgé, et celui de César à Constantin, qui, au lieu d'occuper le second rang, se trouva rejeté au quatrième et après Maximien.
XXVI. Les difficultés étaient pourtant en quelque sorte levées, quand on apporta à Galérius d'autres nouvelles qui le remplirent de terreur. On lui manda que son gendre Maxence avait été fait empereur à Rome. Voici ce qui le porta à une hardie résolution : Galérius ayant conçu le dessein de ruiner l'empire par l'imposition du cens, poussa jusqu'à ce comble de fureur, de vouloir assujettir le peuple romain même a ce tribut. Il avait déjà nommé des commissaires pour en faire le dénombrement et en même temps avait extrêmement affaibli le nombre des soldats prétoriens ; de sorte que ceux qui étaient à Rome ayant trouvé une occasion favorable firent main-basse sur quelques magistrats et élevèrent Maxence sur le trône, avec le consentement du peuple romain animé déjà contre Galérius. Il fut d'abord surpris de cette nouvelle, mais elle ne lui fit pas perdre courage. Il haïssait Maxence, et ne pouvait créer trois Césars. Il se contentait d'avoir, malgré lui, déféré cet honneur à Constantin. Il fait donc venir Sévère, l'exhorte à recouvrer l'empire, et l'envoie avec l'armée du vieux Maximien contre Maxence. Ces soldats, qui avaient autrefois goûté les délices de Rome, non seulement en souhaitaient la conservation, mais encore d'y passer leur vie. Maxence, après une grande audace, songeait à sa sûreté. Il avait lieu de croire que l'armée que son père avait commandée si longtemps pourrait se ranger de son parti ; et craignant néanmoins que Galérius, qui avait aussi sujet de s'en défier, ne la laissât dans l'Illyrie sous le commandement de Sévère, et qu'avec toutes ses troupes il ne marchât contre Rome, voulant se mettre à couvert d'un danger si éminent, il envoie présenter sa pourpre à son père, le vieux Maximien, qui, après son abdication, avait établi sa résidence à la campagne, et le nomme Auguste pour la seconde fois. Ce prince avide de nouveautés, et qui avait refusé l'empire malgré soi, ne refusa pas ce qu'on lui offrait. Cependant Sévère marche droit à Rome, et feint de la vouloir assiéger. Sur ces entrefaites, son armée l'abandonne et prend le parti de son ennemi. Ce misérable n'avait plus d'espérance qu'en la fuite. Mais le vieux Maximien se trouvait sur son passage ; de sorte qu'il fut obligé de se jeter dans Ravenne et de s'y enfermer avec tout ce qu'il put ramasser de soldats. Mais voyant qu'on voulait le livrer à son ennemi, il se remit volontairement entre ses mains, et lui rendit la pourpre qu'il en avait reçue. Cette lâcheté ne lui put obtenir qu'une douce mort ; on se contenta de lui couper les veines.
XXVII. Le vieux Maximien, qui connaissait la fureur de Galérius, ne douta pas qu'ayant appris la mort de Sévère, il n'accourût avec son armée pour le venger et ne se joignit à Maximin. Et comme Maximien n'avait pas assez de forces pour résister à ces deux puissances unies, il munit Rome de toutes les choses nécessaires, et va dans les Gaules pour engager Constantin dans ses intérêts par le mariage de sa fille Fausta. Cependant Galérius attaque l'Italie, approche de Rome avec ses troupes, ne respire que la ruine du sénat, que le carnage du peuple, mais il trouve tout en bon état. Emporter cette puissante ville de force était une entreprise impossible. Ses troupes aussi n'étaient pas assez nombreuses pour l'assiéger. Comme il n'avait jamais vu Rome, il s'imaginait qu'elle n'était pas d'une plus grande étendue que les autres villes qu'il connaissait. Quelques légions ayant horreur de voir un beau-père attaquer son gendre, et les soldats romains assaillir Rome, se révoltèrent contre Galérius. Le reste de l'armée allait suivre cet exemple quand Galérius, craignant qu'il ne lui arrivât comme à Sévère, se jette honteusement aux pieds des soldats, et, malgré son orgueil, les supplie de ne point le livrer à ses ennemis. Enfin, la grandeur de ses promesses en toucha quelques-uns, avec qui il se retira, on plutôt il se mit en fuite. Il était facile de le défaire, si on eût envoyé de la cavalerie après lui. La peur qu'il en eut fit qu'il commanda à ses soldats de se séparer, et de faire du dégât partout, pour ôter le moyen de subsister à ceux qui le voudraient suivre. Les provinces de l’Italie qui se trouvèrent sur le chemin de ces pillards furent entièrement saccagées. Ils n'avaient aucun respect pour les femmes ; on faisait des traitements indignes aux pères et aux maris pour déclarer où étaient leurs filles, leurs femmes, leurs richesses. On enlevait les bestiaux comme dans un pays de conquête. C'est ainsi que Galérius, peu auparavant empereur romain, et maintenant le fléau de l'Italie, regagna les terres de son obéissance. Aussi s'était-il déjà déclaré ennemi du nom romain. Car dès qu'il se vit revêtu de la pourpre impériale, il fut sur le point d'ordonner qu'à l'avenir on appellerait l'empire romain, l'empire dacique.
XXVIII. Après la fuite de Galérius, le vieux Maximien revint de la Gaule. Son fils et lui gouvernaient conjointement ; mais l'autorité du fils était plus grande que celle du père; car comme Maxence avait rendu l'empire à Maximien, sa piété lui avait concilié la bienveillance de tout le monde. Le vieux prince voyait à regret sa puissance partagée, et comme l'eût fait un jeune homme il portait envie à la gloire de son fils ; de sorte qu'il résolut de chasser Maxence, et de se remettre en possession de son ancien héritage. Il croyait y trouver de la facilité, parce que les soldats qui venaient de quitter Sévère lui avaient obéi fort longtemps. Il assembla donc l'armée et le peuple, comme s'il eût voulu les entretenir des désordres de l'État ; et après qu'il en eut longtemps parlé, tout à coup il met la main sur Maxence, et l'ayant appelé l’auteur des calamités publiques, il lui arrache la pourpre. Ce prince dépouillé se jeta en bas du tribunal, et fut reçu par les soldats, dont la colère et le murmure étonnèrent cet ingrat vieillard, qui, comme un autre Tarquin, fut ensuite chassé de Rome.
XXIX. Il se retira encore dans les Gaules, où, après avoir demeuré quelque temps, il alla trouver Galérius dans la Pannonie, sous prétexte de conférer avec lui des affaires de l'empire, mais en effet, pour s'en défaire et s'emparer du bien d'autrui après avoir perdu le sien. Galérius avait depuis peu fait venir à sa cour Dioclès ou Dioclétien, son beau père, afin d'autoriser par sa présence le choix qu'il avait fait de Licinius pour le substituer à la place de Sévère. Dioclétien et le vieux Maximien assistèrent à cette action. Il y eut donc alors six personnes qui portaient le nom d'empereurs. Maximien, frustré de son espérance, se prépare à une troisième fuite. Il se rend encore une fois dans les Gaules avec des desseins pernicieux. Il songeait, malgré l'affinité, à surprendre Constantin; et pour lui tendre le piège plus adroitement, il quitta les ornements impériaux. Les Francs avaient pris les armes. Ce rusé vieillard persuade à Constantin de séparer son armée et de n'en prendre qu'une partie, et lui dit qu'il ne fallait pas de si grandes forces pour dissiper ces barbares. Ce conseil tendait à deux fins: l'une, de se rendre maître d'une armée, et l'autre, de faciliter aux Francs la défaite de Constantin. Ce jeune prince suit l'avis d'un beau-père, d'un homme d'âge et d'expérience. Il marche contre les Francs avec une partie de ses troupes. Quelques jours s'étant passés, comme ce perfide jugea que Constantin pouvait être entré dans le pays ennemi, tout à coup il prend la pourpre, se saisit des trésors de son gendre, fait à son ordinaire de grandes profusions, et invente mille faussetés contre Constantin. On porte ces nouvelles à l'empereur, il accourt avec son armée. Maximien, n'ayant pas eu le temps de se préparer, est surpris parla diligence de son ennemi, et les soldait rentrent dans le devoir. Ce révolté s'était saisi de Marseille, et en avait fait fermer les portes. L'empereur en approche : Maximien était sur la muraille, Constantin lui parle, mais sans emportement, sans colère, lui demande quel était son dessein, quel sujet de mécontentent on pouvait lui avoir donné, pourquoi il s'était engagé dans une entreprise qui lui faisait honte. Ce furieux ne lui répond que par des injures. Cependant les portes de Marseille s'ouvrent, et on y reçoit l'armée victorieuse. On traîne devant l'empereur un empereur rebelle, un père impie, un infidèle beau-père. On lui met ses crimes devant les yeux, on le dépouille de la pourpre : on lui pardonne pourtant, mais non sans lui faire plusieurs reproches.
XXX. Ainsi Maximien, privé du titre d'empereur et de beau-père, impatient du rabaissement de sa fortune, enhardi par l'impunité, se porte à de nouveaux desseins. Il flatte sa fille Fausta, et par ses prières, par ses caresses, il l'excite à trahir son mari et lui en promet un autre plus digne d'elle. Il la prie de laisser la porte de sa chambre ouverte, et de faire en sorte que la garde en soit affaiblie. Elle promet ce qu'on désire, mais elle en donne avis à Constantin. On dispose toutes choses pour surprendre le perfide dans un attentat manifeste. On met un eunuque dans le lit de l'empereur, et on rachète par cette âme vile l'âme plus précieuse de l'univers : cependant Maximien se lève au milieu de la nuit, trouve tout favorable à son dessein, peu de gardes, et encore séparés. Il dit pour excuse qu'il avait fait un songe dont il veut faire part à l'empereur. Il entre dans la chambre le poignard à la main, tue l'eunuque, sort, publie et vante son crime. Mais, d'un autre côté, Constantin paraît au milieu d'une troupe de gens armés ; on tire de la chambre impériale le corps de l'eunuque assassiné. A ce spectacle, le meurtrier demeure muet d'étonnement. On lui reproche son impiété et son crime. Pour toute grâce on lui laisse le choix de la mort. Il se pend. Ainsi ce grand empereur, vingt ans durant le maître du monde, finit une vie détestable par une mort ignominieuse.
XXXI. Après que Dieu eut vengé sa religion et son peuple sur le vieux Maximien, il étendit la main sur Galérius, auteur de la funeste persécution, et lui fit sentir la pesanteur de son bras. Ce prince, à l'exemple de Dioclétien, songeait à célébrer les Vicennales, et sous ce prétexte, quoique par ses exactions précédentes il eût épuisé l'or et l'argent des provinces, il mit pourtant de nouvelles impositions sur ses peuples. Mais peut-on dire avec quelle rigueur il faisait lever ces tributs? Des soldats, ou pour mieux dire des bourreaux, étaient les exécuteurs de ces ordres. Ils ne laissaient personne en repos ; on ne savait auquel entendre. Ils demandaient ce qu'on n'avait pas, et traitaient inhumainement ceux qui manquaient à les satisfaire. On ne pouvait échapper à l'avidité de tant de voleurs. Nulle saison de l'année n'était exempte de leurs violences ; point de grange, point de cave sans un commis. On emportait tout ce qui était nécessaire à la vie. Mais quoiqu'il y eût beaucoup d'inhumanité à ravir aux hommes le fruit de leurs travaux et de leurs peines, on les consolait par l'espérance de l'avenir. Peut-on se passer de meubles ni d'habits? N'est-ce pas par la vente du vin et du grain que l'on achète toutes ces choses? Mais comment les acheter si l'avarice du prince enlève tout le fruit des moissons et des vendanges? Qui est-ce qui n'a pas été dépouillé de son bien pour fournir aux frais de ces Vicennales, que toutefois il n'eut pas la gloire de célébrer?
XXXII. Après qu'il eut nommé Licinius empereur, on eut bien de la peine à apaiser Maximin, qui dédaignait le nom de César et la troisième place d'honneur. Galérius lui envoya plusieurs fois des députés pour lui représenter le respect qu'il lui devait, qu'il avait tort de contredire son choix, qu'il cédât à l'âge et fit honneur à la vieillesse. Mais ce jeune homme en devint plus audacieux ; il se défendit par le temps; soutint que celui qui le premier avait été honoré de la pourpre, devait aussi occuper le premier rang, et se moqua des prières et des commandements de Galérius. Galérius se repentit alors de son imprudence. Il n'avait élevé un homme, si indigne de la dignité de César, qu'afin de le voir soumis aveuglément à ses volontés; et cependant cet ingrat ne faisait aucun compte de ses remontrances ni de ses ordres. Vaincu par l'insolence de Maximin, il supprime le nom de César, prend avec Licinius la qualité d'Auguste, et donne celle de fils d'Auguste à Maxence et à Constantin. Peu après, Maximin l'avertit par un courrier que son armée l'avait élu empereur. Galérius apprit cette nouvelle avec chagrin, et les créa tous quatre empereurs.
XXXIII. L'an dix-huitième de son règne, Dieu le frappa d'une plaie absolument incurable. Il se forma un abcès dans les parties sexuelles. Les chirurgiens coupent, tranchent; mais un nouvel ulcère perce la cicatrice; une veine se rompt, et il en sort une telle quantité de sang qu'il en court risque de la vie. On arrête le sang. Il s'échappe encore une fois. La cicatrice se ferme pourtant. Un accident survient, qui fait couler le sang en plus grande abondance que jamais. Il devient pâle, et ses forces s'affaiblissent. Enfin ce ruisseau de sang se tarit; mais le mal se révolte contre les remèdes. Un cancer gagne les parties voisines. Plus on coupe pour l'empêcher de faire des progrès, plus il s'étend ; les remèdes l'aigrissent loin de l'adoucir. On appelle de tous côtés les plus fameux médecins; mais tous les secours humains sont inutiles. On a recours aux idoles, on implore l'assistance d'Apollon et d'Esculape. Apollon enseigne un remède : on s'en sert; le mal en devient pire. La mort approchait, elle s'était déjà saisie de toutes les parties basses ; ses entrailles étaient gâtées, et tout le siège tombait en pourriture. Les médecins infortunés, quoique sans espérance, ne laissaient pas de travailler, d'attaquer le mal qu'ils ne pouvaient vaincre : l'opposition que trouve le mal le fait rentrer en dedans. Il s'attache aux parties internes, les vers s'y engendrent. Le palais et la ville sont infectés de cette pernicieuse odeur ; les conduits de l'urine et des excréments n'étaient plus séparés ; les vers le rongeaient; son corps se fondait en pourriture avec des douleurs insupportables. De temps en temps il lui échappait des mugissements horribles. On lui appliquait des animaux vivants ou de la viande chaude, afin que la chaleur attirât la vermine en dehors; mais quand on en avait nettoyé ses plaies, il en ressortait une fourmilière, ses entrailles étant une source inépuisable de cette peste. Les parties de son corps avaient perdu leur forme ordinaire. Le haut jusqu'à son ulcère n'était qu'un squelette. Une maigreur affreuse avait attaché sa peau à ses os. Ses pieds par leur enflure excessive avaient perdu la forme de pieds. Cette maladie horrible le consuma un an tout entier. Mais enfin, vaincu par ses souffrances, il revint à Dieu, et durant les intervalles d'une douleur toute nouvelle, il promit de rétablir l'Église qu'il avait ruinée, et d'en réparer le dommage. Il était à l'extrémité quand, par son ordre, on publia cet édit.
XXXIV. « Quoique nous ayons toujours travaillé avec beaucoup d'application au bien et à l'utilité de l'État, nous n'avons toutefois rien eu tant à cœur que de rétablir les choses dans l'ordre ancien, et de ramener les chrétiens à la religion de leurs pères, dont ils s'étaient séparés; car non contents de mépriser les cérémonies dont leurs ancêtres sont les auteurs, ils sont venus à ce comble de folie de se faire des lois à eux-mêmes et de tenir diverses assemblées dans les provinces; ce que nous avions défendu par nos édits, en leur ordonnant de se remettre dans la bonne voie. Plusieurs ont déféré à ces ordres par crainte, plusieurs aussi, n'y ayant pas voulu obéir, ont été punis. Mais comme nous sommes informés qu'il y a un fort grand nombre de chrétiens qui persistent dans leur opiniâtreté, et qui, n'ont de respect ni pour la religion des dieux ni pour celle du Dieu des chrétiens lui-même, en contemplation de notre très douce clémence et de notre coutume éternelle de pardonner aux hommes, nous avons bien voulu répandre promptement sur eux les effets de notre bonté. C'est pourquoi nous leur permettons l'exercice de la religion chrétienne, et de tenir leurs assemblées, pourvu qu'il ne s'y passe rien contre les lois. Par une autre déclaration nous ferons savoir à nos officiers de justice la conduite qu'ils doivent tenir envers eux. Profitant de notre indulgence, qu'ils prient donc Dieu pour notre santé, pour la prospérité de notre empire, et pour leur conservation, afin que l'empire subsiste éternellement, et qu'ils puissent vivre chez eux en repos. »
XXXV. On publia cet édit à Nicomédie, le trentième jour d'avril, Galérius étant consul pour la huitième fois, et Maximin pour la seconde. Les prisons furent ouvertes. Ce fut alors, mon cher Donat, que vous recouvrâtes la liberté après une captivité de six années. Dieu ne fut pourtant point touché du repentir de Galérius. Car peu de jours après, ayant recommandé sa femme et ses enfants à Licinius, tout son corps étant réduit en pourriture, il expira. Sa mort fut aussitôt divulguée dans Nicomédie, où le premier mars suivant il devait solenniser les Vicennales.
XXXVI. Cette nouvelle ayant été apportée à Maximin, il dispensa des courriers, et se rendit en diligence dans l'Orient, à dessein de profiter de l'absence de Licinius et de s'emparer de tarte l'Asie jusqu'à la mer de Chalcédoine. Et pour se concilier l'amour des peuples, dès qu'il fut entré en Bithynie, il ôta le cens. Les deux empereurs en vinrent presqu'à une rupture. Leurs troupes occupaient les deux rives opposées. Ils s'accommodèrent pourtant à de certaines conditions, et la paix fut conclue sur le détroit même du Bosphore. Maximin retourna plein de confiance, et sa conduite fut pareille à celle qu'il avait ternie en Syrie et en Egypte. Premièrement, il supprima toutes les grâces qui avaient été accordées aux fidèles. Il fit suggérer aux villes de son empire de lui envoyer des députés pour le supplier d'empêcher les assemblées des chrétiens, afin qu'il parût faire comme par force ce qu’il faisait volontairement. Déférant donc à ces députations, il choisit les premiers des villes pour souverains prêtres. Tous les jours ils étaient obligés d'offrir des sacrifices aux dieux; établissement nouveau et sans exemple. Ceux-ci, appuyés des anciens prêtres, devaient empêcher les chrétiens de bâtir des temples, et leur interdire tout exercice de leur religion, publie et particulier, les contraindre même par leur autorité à sacrifier aux idoles, et dénoncer aux juges ceux qui en feraient refus. Non content de cette ordonnance, il établit encore en chaque province deux pontifes pour avoir l'œil sur les autres; et il voulait qu'ils fussent vêtus de manteaux blancs. Il avait dessein d'en user en Occident comme en Orient, et par une fausse humanité, au lieu de condamner les chrétiens à mort, ils les faisaient mutiler. Aux uns on crevait les yeux, aux antres on coupait les mains, ou les pieds, ou le nez, ou les oreilles.
XXXVII. Des lettres de Constantin réprimèrent ces violences. Maximin se retint donc. Mais lorsqu'un chrétien tombait entre les mains des ministres de sa cruauté, on le faisait noyer secrètement. Au reste, tous les jours on immolait des victimes dans son palais. Ainsi toutes ses viandes étaient préparées, non point par ses cuisiniers, mais par des prêtres; mais comme elles servaient à des cérémonies profanes, on ne pouvait en goûter sans se souiller d'une impureté sacrilège. En tout le reste, il s'efforçait de ressembler à son maître Galérius. Car si peu que Dioclès et Maximien avaient laissé, Maximin le ravit sans pudeur aucune. Les particuliers fermèrent leurs greniers, et leurs boutiques. On poursuivait le paiement des dettes avant que le terme fût échu. Les campagnes étant rendues infertiles, il survint une famine et une cherté inouïe. On enlevait des troupeaux pour fournir aux sacrifices quotidiens[14].... Il gagnait les soldats par de l'argent; il honorait même les barbares de ses largesses ; car, pour ce qui est de ravir les biens et de les donner à ceux qui les lui demandaient je ne sais s'il ne mérite pas quelque louange d'en avoir usé à la manière des brigands, qui ont encore quelque reste d'humanité et ne cherchent pas de proies sanglantes.
XXXVIII. Quant à son impudicité, elle a surpassé sans doute celle des princes les plus infâmes. Quand je dirai qu'elle était monstrueuse et au-delà de toutes bornes, ces expressions sont trop faibles pour marquer l'énormité de ce vice; notre langue manque de termes pour expliquer une débauche si effrénée. Les eunuques, les ministres de ses voluptés cherchaient partout. Dès qu'une femme était douée de quelque beauté, les pères ni les maris n'en étaient plus les maîtres. On arrachait les vêtements aux femmes et aux filles de condition ; on les examinait pour voir si en toute leur personne il n'y avait point quelque partie qui fut indigne de l'amour du prince. Celles qui ne pouvaient souffrir ces insolences, on les noyait comme des criminelles d'État. Quelques maris ne pouvant endurer que l'on traitât si indignement leurs femmes, se tuèrent de désespoir. Sous ce monstre, la difformité était le seul asile de la pudeur. Enfin, il passa jusqu'à cet excès, qu'on n'osait plus se marier sans sa permission, et on lui réservait les premières fleurs de l'hyménée. Les grands seigneurs se formèrent sur l'exemple de leur prince, et traitaient les femmes et les filles de leurs sujets avec la même insolence. Car qui aurait réprimé leurs emportements? Pour ce qui est des filles de basse condition, les prenait qui voulait. Celles que leur naissance mettait en quelque sorte à couvert de cette insulte, on les demandait pour récompense à l'empereur; de sorte qu'il fallait se résoudre à la mort, ou à accepter un barbare pour gendre ; car tous ses gardes étaient descendus de ces Goths qui, au temps des Vicennales, furent chassés de leur pays, et qui se donnèrent à Maximin. Et certes, au grand détriment de l'empire, ces barbares évitèrent alors la servitude, pour assujettir un jour les Romains. C'est avec le secours de tels satellites que ce cruel empereur insultait à tout l'Orient.
XXXIX. Enfin, ne connaissant plus d'autre loi que sa volonté, il n'épargna pas même la femme de son prédécesseur et bienfaiteur, qu'il venait d'appeler sa mère. Après la mort de Galérius, Valéria, sa veuve, se retira auprès de Maximin, comme en un lieu de sûreté pour elle, puisque ce prince était marié. Il ne laissa pourtant pas de l'aimer, et quoique la princesse n'eût pas encore quitté le deuil, il lui fit faire des propositions de mariage, résolu de chasser sa femme si Valéria les écoutait favorablement. Elle répondit avec la liberté que sa qualité lui permettait: qu'il n'y avait guère d'apparence de songer au mariage avec ses lugubres habillements, les cendres de son mari, père de Maximin par adoption, n'étant pas encore éteintes. D'ailleurs, ajoutait-elle, il ne pouvait répudier une femme dont la conduite était sans reproche, et dont l'exemple lui donnait lieu d'appréhender un traitement tout pareil. On avertit l'empereur de cette audace. Aussitôt son amour se tourne en furie. Il proscrit cette dame, lui ôte son bien, ses officiers, fait mourir ses esclaves dans les tourments, l'envoie en exil avec sa mère sans lui assigner de lieu certain ; mais il les promène deçà et delà à sa fantaisie. Il suppose de feints adultères à leurs amies, et les condamne à la mort sous ce prétexte.
XL. Il y avait une dame de qualité et assez âgée; Valéria la considérait comme une seconde mère; Maximin la soupçonna d'être cause du refus de Valéria. Il commanda au président Eratinéus de la faire mourir honteusement. On joignit à elle deux autres femmes de condition, dont l'une était amie secrète de l'impératrice, et avait laissé à Rome une de ses filles de chambre parmi les vestales; l'autre n'avait pas grand commerce avec elle, et avait épousé un sénateur. Mais la beauté et la pudeur de ces deux femmes furent cause de leur perte. On les traîne donc, non pas devant un juge, mais devant un assassin. Point d'accusateur. On suborne un juif coupable d'autres forfaits, on lui promet sa grâce pourvu qu'il dépose contre ces femmes. Le juge, appréhendant d'être lapidé s'il instruisait ce procès dans la ville, en sortit accompagné de gens armés. Toute cette tragédie se passait à Nicée. Enfin on les condamne ; leur innocence ne leur sert de rien ; non seulement le mari, qui assistait sa fidèle épouse, mais tous ceux que la nouveauté de cette injustice avait attirés à ce spectacle, fondaient en larmes. De peur que le peuple ne sauvât ces dames infortunées, on les conduisit au supplice au milieu de gens armés. Et comme la frayeur avait écarté leurs domestiques, elles auraient manqué de sépulture si la charité secrète de leurs amis n'eût pris soin de leurs funérailles. Le misérable qui s'était déclaré complice de leurs adultères ne jouit pas de l'impunité promise. On l'attacha à un gibet, où il découvrit tout ce mystère d'iniquité; et sur le point de rendre le dernier soupir, il déclara que l'on avait fait mourir des innocentes.
XLI. L'impératrice Valéria, reléguée dans les déserts de la Syrie, avertit Dioclétien de son infortune. Aussitôt il envoie redemander sa fille à Maximin; mais vainement il la redemande plusieurs fois; il n'obtint rien. Enfin il lui dépêche un de ses parents, homme d'autorité; et cette dernière ambassade ne réussit pas mieux que les précédentes.
XLII. Au même temps, par l'ordre de Constantin, on renversait les statues du vieux Maximien, et l'on mettait en pièces les tableaux où il était peint avec Dioclétien. Ce prince, flétri d'un outrage qu'avant lui jamais empereur vivant n'avait souffert, se résolut à la mort. Il ne se trouvait bien nulle part, l'inquiétude lui ôtait l'appétit et le repos. Il soupirait, gémissait, se roulait continuellement, tantôt dans son lit, tantôt à terre. Ainsi ce prince, vingt ans durant favori de la fortune, réduit à une condition privée, accablé de tant d'opprobre, périt et de faim et de tristesse.
XLIII. Il ne restait plus qu'un des ennemis des chrétiens. Je m'en vais raconter sa perte. Quoiqu'il eût conçu de la jalousie contre Licinius, que Galérius lui avait préféré, il s'était pourtant bien remis avec lui; mais quand il eut appris que Constantin donnait sa sœur en mariage à Licinius, il crut que cette alliance n'avait pour but que sa ruine. Afin de parer ce coup, il rechercha secrètement l'amitié de Maxence, et lui écrivit avec beaucoup d'honnêteté. Les ambassadeurs sont bien reçus, son amitié est acceptée. On place en un même lieu les images de ces deux princes. Maxence regardait cette alliance comme un secours envoyé du ciel; car sous prétexte de venger la mort de son père, il avait déjà déclaré la guerre à Constantin; ce qui donnait lieu de soupçonner que le vieux Maximien, n'avait feint d'être mal avec son fils que pour se faciliter les moyens de perdre les autres empereurs, et après leur ruine, partager l'empire avec Maxence. Mais on se trompait. Son dessein était de perdre son fils aussi bien que les autres, et de remonter sur le trône avec son collègue Dioclétien.
XLIV. La guerre civile était allumée entre Maxence et Constantin. Maxence demeurait à Rome, l'oracle lui ayant prédit sa ruine s'il en sortait. Mais il faisait la guerre par ses lieutenants. Ses forces étaient plus grandes que celles de ses ennemis ; car, outre la vieille armée de Maximien, qu'il avait débauchée du service de Sévère, la sienne était encore venue le joindre. On en vint souvent aux mains, et le parti de Maxence avait presque toujours l'avantage. Mais Constantin, résolu à tout ce qui en pourrait arriver, s'approcha de Rome, et campa au pont de Milvius.[15] C'était le vingt-septième jour du mois d'octobre, jour auquel Maxence avait pris la pourpre, et où se terminaient les Quinquennales.[16] Constantin, averti en songe de faire peindre sur les boucliers de ses soldats le signe adorable de la croix, et d'engager ensuite le combat, obéit, et fit peindre sur ses boucliers un X, avec un accent circonflexe qui signifie Jésus-Christ. Ses troupes fortifiées de cette armure céleste se préparèrent à la bataille. L'armée ennemie en l'absence de son empereur passe le pont. On se choque avec une égale vigueur de part et d'autre. Cependant le peuple de Rome s'émeut et reproche à Maxence qu'il trahit la cause publique. Épouvante de ce murmure, il appelle quelques sénateurs, et en consulte le livre des sibylles; on y trouve que ce même jour l'ennemi du peuple romain devait périr. Il interprète l'oracle a son avantage; et, certain de la victoire, il court au combat. Il fait rompre le pont après lui, afin que la nécessité de vaincre donnât plus de courage à son armée; après quoi le combat se réchauffe. Mais Dieu favorisait Constantin : ses ennemis s'effraient. Maxence veut se sauver, le pont rompu est un obstacle à sa fuite. Emporté par la multitude des fuyards, il est précipité dans le Tibre. Après une si importante victoire, Constantin est reçu dans Rome avec l'applaudissement du sénat et du peuple. Là il connut la perfidie de Maximin, se saisit de ses lettres, vit ses images et ses statues. Le sénat accorda à Constantin, la prérogative d'honneur qu'il avait méritée par son courage, et que Maximin s'était insolemment arrogée. La nouvelle de ce grand événement ayant été portée à Maximin, il se tint déjà comme vaincu. Le décret du sénat le mit en furie; il ne fit plus un secret de la haine qu'il portait à Constantin, et toujours il lui échappait quelque raillerie contre ce prince.
XLV. Après avoir mis ordre aux affaires de la ville, Constantin alla à Milan. Licinius s'y trouvant pour la célébration de son mariage, Maximin les croyant occupés à la solennité de ces noces, part de la Syrie avec son armée durant la plus grande rigueur de l'hiver, et à grandes journées se rend dans la Bithynie. Ses troupes étaient fort fatiguées; la pluie, la neige, les boues, le froid, avaient presque ruiné tous ses équipages. Sa marche était affreuse et toute couverte de chevaux morts, funeste présage pour ses soldats! Après avoir franchi les limites de son empire, et passé la mer, il se présenta aux portes de Byzance. Licinius y avait laissé une garnison. Maximin, par présents, par promesses, tenta la fidélité des soldats ; puis il en vint à la force ; mais ni la force ni les promesses ne servirent de rien. Il y avait déjà onze jours que la ville était assiégée, terme suffisant pour donner avis à Licinius des choses qui se passaient. Les soldats pleins de fidélité, mais en trop petit nombre pour faire une plus longue résistance, furent obligés de se rendre. De là il marche contre Héraclée, qui se défend et lui coûte quelques journées. Licinius était accouru à Andrinople assez mal accompagné. Cependant Maximin s'empare d'Héraclée, et s'avance à six lieues au devant de l’ennemi. Il ne put aller plus loin à cause de la proximité de Licinius, qui, ayant ramassé le plus de gens qu'il avait pu, marchait contre Maximin, à la vérité plutôt à dessein de le retarder que de le combattre ; car l'armée de Licinius n'était pas de trente mille hommes, et dans celle de son ennemi on comptait soixante et dix mille combattants. Comme les troupes de Licinius étaient répandues en plusieurs provinces, le temps ne permit pas de les pouvoir rassembler toutes.
XLVI. Les armées étant voisines; on n'attendait que l'heure de la bataille. Maximin fit un vœu à Jupiter, et lui promit, s'il remportait la victoire, d'abolir à jamais le nom de chrétien. Mais Licinius vit en songe un ange qui lui commanda, de la part de Dieu, de se lever, de lui faire une prière, et lui promit la victoire s'il obéissait. Il lui sembla donc qu'il se levait et que l'ange lui enseignait les termes de cette prière. S'étant éveillé, il appelle un de ses secrétaires, et lui dicte ces mêmes mots que l'on venait de lui apprendre. « Dieu tout-puissant, nous te prions, Dieu saint nous te prions, nous te recommandons la justice de notre cause, nous te recommandons notre empire ; c'est par toi que nous vivons ; c'est de toi que nous attendons la victoire. Dieu tout-puissant, Dieu saint, exauce-nous; nous étendons les mains; exauce-nous, Dieu saint, Dieu tout-puissant ». On fait plusieurs copies de cette prière, que l'on distribue aux tribuns et aux préposés pour l'apprendre à leurs soldats. Persuadés que le ciel leur promet la victoire, ils en deviennent plus courageux. Le jour du combat est fixé au premier jour du mois de mai; ce jour terminait la huitième année du règne de Maximin. Il prévint ce terme d'une journée ; et dès le matin il mit ses troupes en bataille pour célébrer avec plus de pompe la fête du jour qui avait été le premier de son empire, car il regardait la victoire comme toute certaine. Licinius, averti du mouvement de son ennemi, fait prendre les armes à ses gens et les mène au combat. Une plaine stérile appelée Serène séparait les deux armées. Dès qu'elles furent en présence, les soldats de Licinius ôtent leurs casques, couchent à terre leurs boucliers, tendent les mains au ciel : l'empereur commence la prière, les soldats la récitent après à haute voix. Les ennemis en entendent le murmure. Trois fois la prière est répétée, après quoi ils reprennent et le casque et le bouclier. Cependant on ménage une conférence; mais Maximin rejeta toutes les propositions de paix; comme il était prodigue, il méprisait Licinius, qu'il croyait devoir être abandonné par ses soldats à cause de son avarice; c'était aussi le motif qui lui avait fait entreprendre la guerre. Il espérait par ses profusions gagner l'armée de Licinius, et, après l'avoir jointe à la sienne, marcher ensuite contre Constantin.
XLVII. Enfin l’on s'approche ; les troupes de Licinius attaquent les ennemis avec furie; ils s'épouvantent; ils ne peuvent tirer l'épée, ni lancer le javelot. Maximin tournait autour des bataillons de Licinius, et tâchait de les ébranler par ses prières et par ses promesses. On lui ferme partout l'oreille. On détache même de la cavalerie contre lui ; et on l'oblige à se retirer parmi les siens. On taillait impunément son armée en pièces, et tant de légions succombaient sous une poignée de gens. Personne ne se souvenait de son devoir ni de sa réputation ; on eût dit qu'ils n'étaient pas venus au combat, mais à une mort volontaire, tant Dieu avait donné d'ascendant sur eux à leurs ennemis! La campagne était toute couverte de morts. Maximin, voyant ses espérances trompées, quitte la pourpre, et, sous l'habit d'un esclave, s'enfuit et passe la mer. Une partie de son armée est taillée en pièces ; l'autre se rend aux victorieux, ou prend la fuite. On suivait sans honte l'exemple de l'empereur, qui en deux nuits et un jour gagne Nicomédie, distante du lieu du combat de soixante lieues. Il prend sa femme et ses enfants, et suivi d'un petit nombre de ses officiers, il se dirige vers l'Orient. En Cappadoce.il rassemble quelques débris de son armée; quelques troupes le vinrent rejoindre: ces légers secours lui donnèrent le courage de reprendre encore la pourpre.
XLVIII. Licinius, après avoir reçu une partie des troupes ennemies, et les avoir distribuées en des quartiers différents, passa en Bithynie peu de temps après la bataille. Il entra dans Nicomédie, et rendit grâce à Dieu, comme à l'auteur de sa victoire, et le treizième de juin, Constantin et lui étant consuls pour la troisième fois, on publia un édit pour le rétablissement de l'Église, et on l'adressa au président de Nicomédie. Cet édit était conçu en ces termes :
« Nous, l'empereur Constantin, et nous, l'empereur Licinius, nous étant assemblés à Milan pour traiter des choses qui concernent le bien et la tranquillité publique, nous avons cru devoir commencer par ce qui regarde le culte des dieux. Ainsi nous permettons aux chrétiens et à toutes sortes de personnes de suivre telle religion qu'il leur plaira, afin que la divinité qui préside au ciel soit à jamais propice et à nous et à nos sujets. Nous avons donc cru, et avec beaucoup de raison, que nous devions permettre à chacun de suivre le culte qui aurait le plus de rapport à son inclination, afin que cette souveraine divinité, à la religion de laquelle nous rendons volontairement nos respects, nous continue sa protection et sa faveur. C'est pourquoi vous saurez que, sans avoir égard à toutes les ordonnances qui ont été faites contre les chrétiens, nous voulons que vous leur permettiez l'exercice de leur religion, sans les y troubler ni inquiéter; de quoi nous avons bien voulu vous avertir. Vous devez pareillement savoir que, pour la paix et la tranquillité de notre règne, nous entendons que la liberté que nous accordons aux chrétiens soit commune à tous nos autres sujets, afin de ne contraindre la dévotion de personne. Et à l'égard des chrétiens, nous voulons encore que, si quelqu'un a acheté de nous ou de qui que ce soit les lieux autrefois destinés à leurs assemblées, il les leur rende promptement et sans délai, même sans en exiger le prix. Ceux aussi à qui nos prédécesseurs pourraient en avoir fait don, les rendront pareillement aux chrétiens sans remise. Et tant ceux qui les avaient acquis que ceux qui en avaient été gratifiés se pourvoiront par devant les vicaires[17] pour en être indemnisés par nous. Toutes lesquelles choses vous ferez exécuter au plus tôt. Et parce qu'outre les lieux où ils ont accoutumé de s'assembler, ils en ont qui appartiennent à leurs Églises, nous voulons que, sans délai, vous les fassiez rendre à la même condition que les précédents, c'est-à-dire que ceux qui les auront restitués sans en recevoir le prix l'attendront de notre libéralité. En toutes lesquelles choses qui concernent les chrétiens, vous userez d'une extrême diligence, afin que notre volonté soit promptement mise à exécution, et que par notre bonté la tranquillité publique soit assurée. Toutes ces choses étant accomplies comme elles sont ordonnées, nous espérons que le ciel nous continuera les faveurs que nous avons éprouvées en tant de rencontres. Et afin que notre intention soit connue de tout le monde, vous ferez publier cet édit dans les formes ordinaires. » Après cette ordonnance, il exhorta même les habitants de Nicomédie à remettre les églises au même état qu'elles étaient auparavant. Ainsi, depuis la ruine de l'Église jusqu'à son rétablissement, on compte dix années et quatre mois ou environ.
XLIX. Licinius, poursuivant sa victoire, Maximin se sauva dans les détroits du mont Taurus et s'y retrancha; mais les victorieux forcèrent ses retranchement et le contraignirent à se retirer à Tarse. Là, étant assiégé par mer et par terre, sans espérance de secours, il se résolut à la mort, le seul remède aux maux dont Dieu l'accablait. Mais auparavant il but et mangea avec excès, selon la coutume de ceux qui, pour la dernière fois, veulent goûter le plaisir de la bonne chère. Après quoi il prit la boisson mortelle; et comme le poison trouva un estomac rempli, sa force fut amortie; mais avec le temps il se tourna en une peste, afin que la vie de ce malheureux ne servit qu'à prolonger ses douleurs. Le venin commençant à agir lui consumait les entrailles avec des tourments qui le portaient jusqu'à la fureur, de sorte que, quatre jours avant sa mort, il prenait de la terre et la mangeait; il se battait la tête contre les murailles avec tant de violence que ses yeux sortirent de leur place. Enfin, devenu aveugle, il vit Dieu environné de ses anges qui lui faisaient son procès. Il s'écriait, comme ceux qui sont au milieu des tourments, que ce n'était pas lui, mais les autres qui étaient coupables; puis il avouait son crime, et priait le Christ avec larmes d'avoir égard à son repentir. Ainsi il rendit son âme criminelle au milieu des tourments et de ces funestes gémissements.
L. C’est ainsi que Dieu se vengea de ses ennemis dont les enfants même ne furent pas épargnés; car premièrement, Licinius fit mourir Valère, à qui Maximin avait pardonné dans sa colère, et même dans son désespoir. Candidianus,[18] que Valéria stérile avait adopté, eut une pareille destinée. Cette dame, ayant appris que Candidianus n'était point mort, se déguisa et se mêla parmi sa suite pour voir le succès de ses aventures. Mais comme on vit qu'on lui faisait beaucoup d'honneur à Nicomédie, on s'en défit. Valéria, ayant appris la mort de Candidianus, se sauva. Licinius fit encore condamner à la mort Sévérien, fils de Sévère. On l'accusa d'avoir eu dessein de s'emparer de l'empire. Sévérien était en âge de porter les armes; il s'était trouvé au combat et avait suivi Maximin dans sa fuite. Tous ceux-ci s'attachèrent à la fortune de ce prince parce que Licinius leur était suspect. Valéria seule avait suivi le parti de Licinius, et voulait lui céder tout ce qu'elle avait à prétendre de la succession du vieux Maximin, faveur qu'elle avait refusée à Maximin. Licinius fit encore mourir le fils ainé de Maximien, âgé de huit ans, et sa fille âgée de sept ans. Il est vrai qu'auparavant on précipita leur mère dans l'Oronte, au lieu même où elle avait fait périr plusieurs femmes vertueuses. Ainsi, par un juste jugement de Dieu, tous ces impies furent traités de la même façon qu'ils avaient traité les autres.
LI. Valéria, déguisée, après avoir erré en plusieurs provinces l'espace de quinze mois, fut enfin reconnue et prise avec sa mère à Thessalonique, et toutes deux furent condamnées à la mort. On les mena au supplice en grand appareil ; personne ne pouvait refuser des larmes au malheur de deux dames d'une condition si élevée. On leur coupa la tête et on jeta leurs corps dans la mer. Ainsi leur vertu et leur condition fut cause de leur ruine.
LII. Toute cette histoire est fondée sur le rapport de personnes dignes de foi. J'ai cru devoir raconter les choses de la même manière qu'elles se sont passées, afin de conserver la mémoire de tous ces fameux événements, et pour qu'un futur historien ne puisse corrompre la vérité en passant sous silence les crimes de tant d'empereurs, et la vengeance que Dieu en a prise. Combien de grâce lui devons-nous rendre d'avoir daigné jeter l'œil sur son troupeau détruit ou dissipé par tant de loups ravissants, de l'avoir rassemblé et rassuré, d'avoir exterminé les monstres qui avaient si longtemps désolé ses pâturages et ses bergeries! Où sont maintenant ces noms de Jovien et d'Herculien, autrefois si révérés des nations, que Dioclès et Maximien avaient pris avec tant d'insolence, et dont après eux leurs successeurs se sont parés? Le Seigneur a purgé la terre de ces noms superbes. Célébrons donc le triomphe de Dieu avec joie; jour et nuit adressons-lui nos prières et nos louanges, afin qu'il affermisse pour toujours la paix qu'il nous a donnée après une guerre de dix années. Vous, principalement, Donat, qui avez mérité sa bienveillance par vos tourments, priez-le de répandre sa miséricorde sur ses serviteurs, de garantir son peuple des embûches et des insultes des démons, et de rendre son Église à jamais paisible et florissante.


 


[1] Ce temple était à Nicomédie.
[2] Constantin et Licinius.
[3] Après la mort de Néron, il se présenta une foule de faux Nérons qui eurent aussi leurs partisans.
[4] Domitien.
[5] César était le nom de l'héritier présomptif de l'empire.
[6] Ils croyaient que les chrétiens avaient des idoles dans leurs temples.
[7] Fêtes de plusieurs jours pour célébrer la vingtième année du règne de Dioclétien.
[8] Auguste et empereur sont la même chose.
[9] Les Césars étaient les héritiers présomptifs de l'empire.
[10] Fils de Galérius.
[11] Lieu réservé à ses plaisirs.
[12] Une imposition sur les personnes, sur les bêtes, sur les terres labourables, arbres fruitiers, vignes.
[13] Le texte est corrompu ou très embarrassé en cet endroit.
[14] Le texte est corrompu en cet endroit.
[15] Aujourd’hui Ponte-mole.
[16] Cinquième année du règne de Maxence.
[17] Lieutenant du préfet du prétoire.
[18] Fin de Galérius et d'une concubine.

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